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Le Monde du Chiffre a interrogé Jean-Luc Flabeau qui vient être élu Président du syndicat ECF. Il a pour ambition de renforcer l’influence professionnelle d’ECF et redevenir le syndicat majoritaire de la profession.

Quelle est votre réaction suite à votre élection à la présidence d’ECF ?

Tout d’abord, je suis honoré par la confiance que m’ont témoignée les membres du bureau en me hissant à la tête du syndicat le 14 septembre dernier. Mais je mesure aussi la responsabilité qui m’incombe. La feuille de route est claire : renforcer l’influence professionnelle d’ECF et redevenir le syndicat majoritaire de la profession.

Quelles sont les priorités de votre mandat ?

Les priorités sont multiples mais je souhaite articuler nos actions autour de trois axes majeurs. Tout d’abord, défendre tous les professionnels, experts-comptables et commissaires aux comptes, et continuer à promouvoir leur exercice libéral et indépendant. Cela a toujours constitué l’ADN de notre syndicat mais nous devons aujourd’hui redoubler de vigilance si nous ne voulons pas que l’exercice libéral cède le pas au profit des réseaux intégrés ou structures capitalistiques. D’autres professions libérales ont déjà « fait les frais » de ce type de mutation, qui peut quelquefois être rapide et brutale.

Le deuxième axe de la mandature est de développer et moderniser l’action du syndicat. C’est évidemment un projet ambitieux et qui demandera du temps. Mais il est nécessaire. L’économie se numérise à tous niveaux et nos cabinets doivent évoluer. Nos instances et syndicats professionnels ne pourront pas s’exonérer longtemps de certains changements majeurs. ECF a créé de nouvelles rencontres avec ses BARCAMPS qui ont beaucoup de succès. Nous devons imaginer de nouvelles actions et mieux intégrer les attentes des professionnels.

Enfin, le troisième axe de mandature sera encore de mieux fédérer nos régions et d’organiser les forces vives chez ECF partout en France.

Le Conseil est le thème du prochain Congrès de l’Ordre des Experts-Comptables. En quoi est-ce un enjeu important pour la profession ?

Bien évidemment que la thématique du conseil est importante pour la profession. Même si ce n’est pas nouveau puisqu’on en parle depuis des années… C’était déjà le thème du congrès de Grenoble en 1994 ! Mais l’appellation « conseil » est franchement trop générique, trop vague.

De quoi parlons-nous ?  Si c’est d’un meilleur accompagnement de nos clients, beaucoup de cabinets, quelle que soit leur taille, ont des marges de progression à réaliser avec des objectifs réellement atteignables. Mais si ce sont des lignes de services vraiment spécifiques, des compétences particulières sur un domaine pointu, la marche peut être plus dure à franchir pour un grand nombre de petits et moyens cabinets. Puisqu’il faut, dans ce cas, être prêt à opérer une véritable révolution culturelle au sein de nos cabinets. Prédire que la profession du chiffre, dans son ensemble, peut capter cinq milliards de chiffre d’affaires complémentaires dans le conseil me semble relever plus du fantasme qu’autre chose. Transformer une partie de nos équipes de collaborateurs et managers en consultants ne sera pas simple. La majorité au CSO devra se pencher sur des considérations pragmatiques si elle veut vraiment avancer sur le développement du conseil dans nos cabinets : une formation professionnelle (initiale et continue) qui prépare mieux au conseil, un périmètre élargi de nos missions afin d’éviter les filialisations qui sont hors du champ de l’Ordre des experts-comptables, etc.

Comment jugez-vous les premiers mois de la présidence du Conseil Supérieur de l’Ordre des experts-comptables ?

Il y a deux sujets majeurs défendus par cette nouvelle mandature : la réforme territoriale et la spécialisation. Je ne souhaite pas m’appesantir sur le premier thème puisqu’il intéresse plus les élus que l’ensemble des confrères et que la réforme proposée par le CSO n’a encore fait l’objet d’aucune décision des pouvoirs publics. Je déplore simplement que, sous couvert d’un meilleur maillage territorial, l’équipe aux commandes du Conseil Supérieur nous propose « une usine à gaz » avec beaucoup d’élus, la création de structures intermédiaires dans certains CRO. Nos représentants ECF qui siègent au CSO continueront à s’opposer à toute organisation plus complexe et inévitablement plus coûteuse. L’Etat a engagé un processus de diminution des strates administratives, s’est engagé à diminuer le nombre d’élus dans beaucoup d’instances. Suivons l’exemple et ne prenons pas un chemin inverse !

En revanche, la spécialisation est un vrai sujet stratégique pour la profession et le devenir de nos cabinets. Et c’est certainement un outil structurant pour le conseil, qui semble avoir les yeux de Chimène d’un grand nombre de professionnels. Il est légitime de vouloir doter la profession du chiffre de spécialités reconnues et d’éviter ainsi que des activités soient faites par d’autres acteurs que les experts-comptables. Mais, sur cette thématique de la spécialisation, la difficulté majeure réside dans les critères d’identification de la spécialisation. Et chez ECF, nous ne croyons pas que ce soit à l’institution du Conseil Supérieur de l’Ordre de régler ce problème mais plutôt au marché, c’est-à-dire aux clients de nos cabinets.

Il y a un danger évident dans l’hypothèse où le CSO voudrait réguler la spécialisation des cabinets : on aboutira nécessairement à des spécialités très normées, qui ne seront accessibles que par les grandes structures ou seront pratiquées en dehors de la profession, afin d’échapper à une réglementation trop contraignante.

Nous sommes des professionnels libéraux et nous sommes tous des entrepreneurs. Il est impératif de respecter cette liberté d’entreprendre qui nous est chère : c’est à nous, patrons de cabinets, de choisir nos propres stratégies de développement et nous devons avoir le libre choix de nos spécialisations, dont la seule chance de succès sera la reconnaissance de nos clients. En revanche, nos institutions professionnelles ont un rôle à jouer : celui de faciliter l’accès de spécialisations au plus grand nombre possible. En offrant des cursus de formation sur des domaines très spécifiques, en développant des partenariats avec les universités, les écoles et les organismes de formation.

Chez ECF, nous sommes très attachés à l’unité de la profession d’expert-comptable et de commissaire aux comptes et nous ne voulons pas prendre le risque de créer une profession à deux vitesses. J’ai lu ces derniers jours qu’avec les enjeux d’une économie numérique, la consolidation du secteur du chiffre est inéluctable, ce qui doit sous-entendre que les petits cabinets, au mode d’exercice individuel et libéral sont amenés à disparaître. Je ne partage pas cette vision fataliste. Tous les cabinets, quelle que soit leur taille, vont devoir chercher la meilleure adaptation face à cette nouvelle économie. Leurs dirigeants devront choisir les meilleures stratégies, en fonction des atouts et des forces de leurs cabinets. Les petites structures sont certes les plus fragiles par leur taille. Mais aussi les plus agiles, toujours par leur taille.

Pour finir, le CSO s’occupe de problématiques de demain. Mais il y a aussi aujourd’hui sur lequel les confrères attendent plus de travail de notre institution. Les réelles difficultés de recrutement, l’inflation des contraintes qui pèsent fortement sur le fonctionnement et la rentabilité de nos cabinets, etc. C’est certainement moins passionnant que d’imaginer un monde meilleur pour demain mais c’est à traiter en urgence. J’évoquais notre envie de moderniser notre syndicat et de mieux répondre aux attentes des confrères. Je crois que le Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts-Comptables devrait se fixer le même objectif et faire preuve de plus de pragmatisme.

Propos recueillis par Arnaud Dumourier (@adumourier)

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